A qui profiterait un accord de libéralisation de l'agriculture ?

Propos recueillis par Ingrid Vergara -  12/12/2005 16:10:00  - L'Expansion.com 
 

Alors que la conférence ministérielle de l'OMC s'ouvre mardi à Hong Kong, Yvan Decreux, économiste au Cepii décrypte pour Lexpansion.com les conséquences concrètes d'un éventuel accord sur l'agriculture, le sujet le plus controversé des négociations.

La conférence ministérielle de l'Organisation mondiale du Commerce qui se tiendra jusqu'au 18 décembre s'ouvre sur une situation de blocage. D'un côté, l'Union européenne n'a pas l'intention d'aller plus loin sur les réductions de ses barrières douanières agricoles tant que les discussions sur les autres volets, services et produits industriels, n'auront pas plus avancé. De l'autre, les pays en voie de développement, Brésil en tête, affirment qu'il n'y aura pas d'accord possible sans meilleure offre européenne. Pour le nouveau directeur de l'OMC, Pascal Lamy, un succès du cycle, destiné à libéraliser les échanges commerciaux, est impossible sans avancée sur le dossier agricole. Yvan Decreux, économiste au Centre d'études prospectives et d'informations  internationales (CEPII), revient sur les grands enjeux de la négociations.

A qui profiterait un accord de l'OMC sur la libéralisation de l'agriculture dans le cycle de Doha ?  

La question n'est pas simple car il n'y a pas d'un côté les pays en voie de développement et de l'autre les pays développés. Si la libéralisation avait lieu, les bienfaits que les pays en voie de développement en retireraient seraient hétérogènes. D'un côté, les PED comme le Brésil, la Thaïlande, et plus généralement ceux qu'on désigne comme les pays du groupe de Cairns, en bénéficieront assez significativement car ils sont compétitifs. Sera-ce la clé de leur développement ? C'est une autre question, très complexe. En tout cas, pour eux, l'ouverture des marchés agricoles sera clairement un avantage et augmentera leurs revenus, comme le montrent plusieurs études de la Banque mondiale et d'autres institutions internationales. C'est moins clair pour les pays moins avancés, qui bénéficient déjà d'un accès privilégié aux marchés européen et américains, dans le cadre de l'accord « tous sauf des armes ». Donc pour beaucoup de pays africains, l'ouverture ne serait pas forcément une aubaine. Ils perdraient l'avantage d'avoir un accès privilégié au marché européen et se retrouveraient en concurrence avec des pays plus compétitifs qui feront baisser les prix. Les études qualitatives sur le sujet montrent qu'il n'y aurait pas forcément de perte sèche pour les PMA mais l'éventualité des gains n'est pas démontrée. 

Quelles seraient les conséquences pour l'agriculture européenne ? 

Là encore, la situation n'est pas uniforme pour tous les pays de l'Union, ni pour tous les agriculteurs. D'une manière générale, l'Europe ne serait pas fondamentalement perdante à la libéralisation des échanges. Certes, l'ouverture des barrières commerciales se traduirait par plus d'importations et donc par une baisse de la production européenne. Mais pas de façon colossale, quelques pour-cents. Car il ne faut pas oublier qu'il y a beaucoup de secteurs agricoles où l'Europe est compétitive et qui gagneront donc eux aussi à la tombée des barrières protectionnistes des autres pays. Par ailleurs, l'ouverture des barrières serait compensée par l'augmentation des aides découplées, c'est-à-dire des aides qui ne sont pas liées à la production, et qui n'entravent pas directement la concurrence. D'un point de vue strictement financier, leurs revenus devraient être préservés. S'il n'y avait rien de prévu, les revenus chuteraient effectivement de 10%... Mais la compensation est prévue. L'Union européenne n'a pas l'intention de laisser tomber ses agriculteurs. En principe, il n'y a pas d'enjeu social pour les paysans européens. Il s'agit plus d'un enjeu symbolique, car les agriculteurs refusent de devenir clairement des « assistés ». Pourtant, cette réalité est déjà présente aujourd'hui, mais elle n'apparaît pas de façon aussi visible. 

Pourquoi semble-t-il y avoir autant de résistances ? 

Les pressions ne vont pas toutes dans le sens du protectionnisme. Par exemple, les industriels européens plaident, eux, pour une libéralisation plus grande. Il y a des intérêts divergents à l'intérieur de chaque grand bloc, de chaque pays mais aussi à l'intérieur de chaque secteur. Il est certain que dans le secteur agricole, les intérêts de la France ne sont ceux du reste de l'Union européenne. C'est en partie ce qui rend ces négociations si difficiles.  

 
 
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