PLANETE MEDIA. REPORTAGES

A Tokyo, la folie manga dévore l'employé modèle

Frédérique Amaoua -  25/07/1996  - L'Expansion 
 

Les Japonais le citent en exemple. Et rêvent de lui ressembler. Beau brun irrésistible et tombeur malgré lui, Shima Kosaku est la coqueluche des salarymen. Lorsque ce jeune homme bien dans sa peau, employé méritant de la société Hatsuba Electric, fut promu chef de division en 1992, l'événement a été signalé à la une des journaux nationaux. La gloire. Selon un sondage réalisé l'an dernier par le journal des affaires Nihon Keizai Shimbun, près de 30 % des nouveaux embauchés rêvent de connaître son parcours. Vous n'avez jamais entendu parler de lui ? Normal. Shima Kosaku n'est qu'un pur produit de fiction. Un héros de bande dessinée, le personnage vedette de la plus célèbre « manga » japonaise.

Aussi puissante que la télévision ou les journaux, dont les tirages atteignent pourtant des niveaux record, la BD est plus qu'une gigantesque industrie au Japon. Un média à part entière, véhiculant valeurs et idéologie. Un moyen d'information, un outil de propagande à l'occasion, un instrument de pouvoir parfois... Vendues 12 francs au numéro, les mangas représentent près de 40 % du total des ventes de livres et magazines dans l'archipel. Plus de 1,8 milliard d'exemplaires sont édités chaque année, près de 15 par habitant, et génèrent des milliards de profit. Même prix, même consommation qu'un paquet de cigarettes, les mangas, média de masse par excellence, se consomment puis se jettent. Imprimées sur du papier de mauvaise qualité, en noir et blanc, elles s'achètent partout, y compris dans les supermarchés.

Visite à Norifumi Hirokane, 49 ans, le « père » de Shima Kosaku. Déception. Son atelier ? Un deux-pièces banal au deuxième étage d'un petit immeuble discret au nord-ouest de Tokyo. Le plus célèbre auteur de mangas du pays ne ressemble pas vraiment à son héros. Ses cinq assistants travaillent dans la première pièce, ramassée en cinq petits boxes. L'autre, celle du maître, est à peine plus grande, un peu plus confortable. Ici, on n'est pas chez Disney !

Yasuo Kihara, l'un des éditeurs attitrés du maître pour l'hebdomadaire Morning de Kodansha, la plus grande maison d'édition japonaise, nous a escortés jusqu'à l'atelier. Cela fait partie de son job : « Au Japon, l'éditeur intervient à toutes les phases de la création, de la préproduction au produit fini. » Un travail quotidien entre l'éditeur et l'auteur qui se prolonge souvent tard dans la nuit.

« Le principal talent d'Hirokane est de savoir créer une trame, de ne pas lâcher le lecteur d'un bout à l'autre de son histoire, résume l'éditeur. Il a aussi le souci du détail et le goût de l'enquête qui rendent l'histoire crédible, et qui permettent à un public très large de s'identifier. » « Beaucoup de Japonais se reconnaissent dans Shima, analyse l'auteur. Même si, bien sûr, peu d'entre eux peuvent se vanter d'autant de conquêtes féminines... » Shima est un héros auquel il est facile de s'identifier, mais s'il plaît tant au salarié japonais moyen, c'est qu'il ose ce qu'aucun salaryman n'oserait jamais faire. « Mais qu'il rêverait de faire, intervient Hirokane. Shima défend ses opinions, s'oppose à ses supérieurs. »

« Les mangas produisent des héros que la société japonaise peut difficilement produire dans la réalité », expliquait au quotidien Mainichi Shimbun Masahiko Ito, pédiatre, coauteur d'un livre sur le phénomène manga. « Dans une société aussi conformiste qui laisse peu de place à la fantaisie et à l'expression individuelle, les mangas jouent un rôle très important. » Elles permettent d'évacuer par la fiction les frustrations de la réalité. Ne risquent-elles pas de pervertir les salarymen dociles en les encourageant à rompre le statu quo ? C'est tout le contraire. Et c'est ce qui fait la force idéologique de ce média. « Les héros de mangas sont, pour la plupart, des hommes de principes qui défendent les valeurs traditionnelles », explique Hirokane. « Ils les encouragent à supporter leur quotidien, et, inconsciemment, il leur est indiqué ce qu'il convient de faire et de ne pas faire », ajoute Masahito Ito.

Ce n'est sans doute pas un hasard si les mangas pour adultes ne se sont développées qu'à partir de la fin des années 70 et au début des années 80, lorsque le modèle économique japonais est parvenu à maturité. Car l'art de la BD est beaucoup plus ancien au Japon, même s'il n'a pris son véritable essor qu'après la guerre. « Les gros best-sellers pour adultes sont apparus à la fin des années 80 », explique Pierre-Alain Szigeti, éditeur chez Kodansha à la revue Morning.

On assiste depuis à une explosion des thèmes : plus de 500 titres publiés par mois. Des dizaines, par exemple, s'adressent uniquement aux femmes : en dix ans, les lectrices de mangas sont passées de 2 à 10 millions. « 20 % des lecteurs de Morning sont des femmes. Mais les BD féminines sont écrites et dessinées exclusivement par des femmes », dit Szigeti. Celles destinées aux jeunes filles décrivent un monde habité de jeunes hommes sensibles, aux beaux yeux ronds. Même les mères de famille japonaises ont leurs mangas. « En général, les mangas pour femmes sont très érotiques et décrivent pour la plupart des love stories, commente Toimi Itabashi, scénariste. Mais de plus en plus de magazines abordent des sujets sérieux, comme celui du sida. L'idée est de poser les problèmes auxquels sont confrontées les familles et de tenter de leur apporter des solutions. »

 
 
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