Sharad Kapoor, chapeau de cow-boy, pantalon de golfeur et montre en or, boit un énième thé, lové dans son rocking-chair. Sharad Kapoor a beau être metteur en scène, le tournage de son film ne semble le préoccuper qu'à moitié : pourtant, à cent mètres de là un essaim confus de maquilleurs, d'assistants de production et d'éclairagistes s'agite depuis une bonne heure autour de la caméra pour préparer la prochaine séquence. Au bout d'interminables palabres, le metteur en scène se lève, puis vérifie distraitement le cadrage de la caméra. Le couple de stars tant attendu fait son apparition en voiture à air conditionné. Karisma, 22 ans, jean moulant et tee-shirt flottant, et Ajay, le jeune premier, bottines mexicaines et le cheveu gominé. Scène quotidienne à « Kamal Istan », l'un des grands studios à ciel ouvert de Bombay, situé dans les collines nord de la mégalopole.
Bombay, la capitale du cinéma indien, le plus prolifique du monde avec une production annuelle de 700 à 800 films , s'est autoproclamé « Bollywood », comme pour affirmer son statut vis-à-vis du géant américain. Depuis l'invention du cinéma, les Indiens ont enregistré sur pellicule plus d'images que tout autre pays, un tiers de la production mondiale. En 1995, le box-office a totalisé une audience hebdomadaire de... 110 millions de spectateurs 5,7 milliards d'entrées à l'année, soit 40 % d'augmentation en deux ans ! « Le cinéma, c'est une institution indestructible ici, clame Khalid Muhammed, rédacteur en chef de Filmfare, l'un des meilleurs titres de la prolifique presse "bollywoodienne". Il peut parfois y avoir des hauts et des bas. Mais les gens ne parviennent pas à s'en passer. » Un producteur-réalisateur de renom, Gul Anand, renchérit : « Cela nous est tout aussi naturel que la nourriture épicée. »
Il n'y a pour s'en convaincre qu'à rendre visite aux studios « Rajshri » tenus par les Barjatya, l'une des plus puissantes familles de distributeurs-producteurs. Rajkumar, le deuxième des trois frères, la cinquantaine à la gaieté enfantine, n'aime pas les discours théoriques. Ce qu'il faut savoir des Barjatya ? L'obéissance et la dévotion au père, Tarachand, récemment décédé, qui fonde la société en 1947 ; 46 fictions en hindi, dont beaucoup ont été doublées dans les langues régionales indiennes et un énorme succès. Une des plus belles longévités de « Bollywood ». Les Barjatya, on les connaît pour leurs films à petits budgets, leur préférence pour les acteurs peu connus et les family dramas, où l'on cultive à l'envi les valeurs hindoues traditionnelles.
En 1995, alors que l'époque se prête aux films d'inspiration hollywoodienne, violents, efficaces, et sulfureux, les Barjatya lancent, presque sans publicité, Qui sommes-nous pour vous ? Après 97 semaines, toujours en tête d'affiche, il a déjà rapporté près de 2 milliards de roupies l'équivalent de 307 millions de francs français. Le plus gros bénéfice de l'histoire du cinéma indien. Dans ce film, véritable phénomène de société, pas d'hémoglobine, pas de méchants, aucune violence : mais un long mariage au cours duquel deux jeunes gens de la famille des nouveaux époux tombent amoureux l'un de l'autre. Après deux heures de farces et de péripéties gaguesques, seul un vague suspense précède l'union finale des deux amants. « J'étais certain du succès, jubile Rajkumar. En Inde, les gens sont plus que tout attachés à la famille. De plus, nous avons compris que la musique était devenue la nouvelle héroïne. Au lieu des cinq chansons habituelles, nous en avons lancé douze. Quelle meilleure raison que d'aller en famille voir et revoir ces belles danses mises en musique ? »
Avec un plaisir glouton, Rajkumar parle inlassablement de « formules », de « concepts », comme d'équations mathématiques. « Si le succès, cette mystérieuse alchimie avec le public, relève des dieux, la stratégie, elle, est d'ordre humain. » Pour toute explication, Rajkumar nous invite dans sa salle de projection privée, aux murs recouverts d'acajou. Il commande la projection de Dosti, vieux film en noir et blanc daté de 1964, racontant l'histoire mélodramatique d'un jeune aveugle qui donne des leçons de bravoure à son entourage. Rajkumar fait repasser trois fois le passage où le héros lâche, en désespoir d'un amour contrarié : « Je t'ai dans les yeux mais je ne pourrai jamais te voir ». « Cela fonctionne à toutes les époques », conclut le producteur.
Ce flair caractérise ce qui fait la force de « Bollywood », sa capacité à mobiliser les masses. Une intelligence commerciale qui ne date pas d'hier. « Si la greffe du cinéma a pris en Inde plus qu'ailleurs, c'est que, dès le départ, une tradition marchande indigène s'en est emparée et a en fait une activité rentable », explique Emmanuel Grimaud, anthropologue qui étudie le cinéma indien. Ce n'est pas par hasard si les puissants producteurs de la place sont pour l'essentiel des « Marwaris », une caste de marchands prospères, dont le sens des affaires est légendaire.

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