D'accord, elle monte, et c'est tant mieux pour les actionnaires. Mais cela ne signifie pas qu'elle remplit ses fonctions premières : refléter la santé des entreprises et leur fournir les capitaux dont elles ont besoin.
Pour faire son grand saut dans l'univers de la Bourse, EDF attend toujours le feu vert de Bercy. Mais, dans les agences, les banquiers affûtent déjà leurs arguments pour faire de leurs clients des millions de petits porteurs branchés. Ils leur parleront des 5 à 7 milliards d'euros levés grâce à leur souscription et utilisés pour financer des projets prometteurs. Ils les rassureront avec les perspectives bénéficiaires de l'électricien, qui s'est engagé sur « au moins 2,6 milliards d'euros » de résultats en 2005. Ils vanteront aussi l'expertise du PDG, Pierre Gadonneix, un homme du sérail, décidé à faire de l'entreprise publique une multinationale particulièrement rémunératrice pour ses actionnaires. Le déroulé du tapis argumentaire est convaincant et honnête. Seulement voilà, la Bourse ne s'en tient plus seulement aux projets, aux bénéfices ou à la bonne tête du patron. D'autres principes la gouvernent de manière plus diffuse et sans doute plus pernicieuse, si l'on en croit la dizaine de livres publiés depuis quelques mois, très critiques sur ce système, sans rival et pourtant si vulnérable. Parmi les auteurs, pas de doux rêveurs farouchement anticapitalistes, mais l'ancien patron du Crédit lyonnais, Jean Peyrelevade, le responsable de la recherche d'Ixis-CIB, Patrick Artus, ou l'analyste Edouard Tétreau, l'un des premiers à avoir dénoncé les dérapages de Vivendi Universal pendant la bulle Internet. Signe que le moment est venu de dire à la Bourse ses quatre vérités.
Première vérité
La Bourse ne finance plus l'activité
La Bourse rembourse ! Censée accueillir des capitaux, elle les voit tous les jours s'éloigner d'elle. Par un simple jeu d'écritures comptables : le rachat d'actions. Les sociétés pompent leurs propres titres sur le marché pour les rendre plus rares et donc plus chers. Seulement, l'astuce a un prix. Pour la mettre en application, la compagnie pétrolière Total a payé 21 milliards d'euros entre janvier 2000 et septembre 2005. L'équivalent de la valeur de Renault sorti de la cote ! Pratiquement toute l'élite du CAC 40 met largement à contribution sa trésorerie pour détruire son capital. En France, les quatre cinquièmes des investissements (81,2 % exactement) se font avec les propres ressources de l'entreprise. Parfois même, l'entreprise tout entière quitte la Bourse. Le public-to-private consiste à racheter la totalité du capital aux actionnaires jadis sollicités pour financer la société.
Avec leur impressionnante puissance financière, les fonds d'investissement adorent procéder de la sorte. A l'image de Clayton, Dubilier & Rice, acheteur du distributeur de matériel électrique Rexel en mars dernier auprès de Pinault-Printemps-Redoute. L'américain Starwood s'apprête, lui, à retirer de la cote le Groupe Taittinger et la Société du Louvre (champagne, palaces...). « Il ne faut pas exagérer, la Bourse lève à nouveau des capitaux. Suez et France Télécom viennent de faire appel au marché pour financer leurs acquisitions », se défend Martine Charbonnier, chargée de la cote à Euronext (la Bourse de Paris, Amsterdam, Bruxelles et Lisbonne). Depuis le début de l'année, trente-neuf sociétés ont poussé les portes du palais Brongniart. Reste que la Bourse se présente non plus comme le réceptacle chargé de recevoir les capitaux des entreprises, mais comme un lieu de passage. L'argent y fait des allées et venues selon l'état financier des groupes cotés. En somme, la Bourse finance et « définance ».
Deuxième vérité
La Bourse ne jure que par les Etats-Unis
Selon un rituel bien rodé, l'Insee dévoilera le 24 novembre les résultats de l'enquête effectuée chaque mois auprès des industriels. Les chefs d'entreprise sondés y livreront leurs opinions sur l'évolution de leurs carnets de commandes et le climat des affaires dans le pays. Mais, dans les salles de marché, les traders n'y prêteront aucune attention. Non, eux attendront quelques jours, jusqu'au 1er décembre, la sortie aux Etats-Unis d'une enquête équivalente, réalisée auprès des directeurs d'achats des grands groupes. Et pour cause : selon une étude de la société de Bourse Aurel Leven, l'annonce de cet indicateur avancé de la conjoncture américaine affole toutes les Bourses. A sa publication, le CAC 40 varie en moyenne de 1,12 %, quand l'enquête de conjoncture de l'Insee ne le fait bouger que de 0,76 %. Mais, la publication la plus attendue par les boursiers de la planète est celle du « payroll survey », littéralement le « rapport sur la fiche de paie ». Un véritable événement : en moyenne, l'impact sur le CAC 40 est de 1,28 % le jour de sa publication. « Cette étude donne le nombre de créations d'emplois et l'évolution des salaires outre-Atlantique. Les marchés en déduisent la vigueur de la croissance et de l'inflation », explique l'auteur de l'étude, Christian Parisot. Dans le jargon financier, cet indicateur passe pour le principal « market mover » du CAC 40. Et pourtant, il parle sans doute peu aux millions de petits porteurs français. L'intérêt du marché d'actions parisien a été beaucoup moins aiguisé par la nomination des trois derniers ministres des Finances. En témoigne la langueur du CAC 40 ces jours-là, avec un mouvement de 0,41 % en moyenne, une amplitude trois fois moindre que lors des discours prononcés au Sénat par le président de la Réserve fédérale, Alan Greenspan.

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