La mondialisation vit sur un volcan. Si la croissance est enfin de retour, partout règne l'incertitude politique et financière.
Jamais l'économie mondiale n'a paru aussi tonique depuis vingt ans. La production de l'ensemble de la planète a crû de presque 6,5 % l'an au troisième trimestre, plus vite que dans les folles années des bulles Internet et télécoms. Ce regain de vigueur vient d'abord des Etats-Unis, dopés aux baisses d'impôts et aux dépenses militaires. Mais, contrairement à la situation qui prévalait à la fin des années 90, l'Oncle Sam n'est plus la seule machine à créer de la prospérité. Il faut désormais compter avec l'Asie, grande gagnante d'une décennie de mondialisation échevelée. En 2003, l'Amérique du Nord a créé près de 320 milliards de dollars de richesse nouvelle, à peine 20 milliards de plus que le Japon, la Chine, l'Inde et leurs satellites. Elle aurait même été dépassée si l'épidémie de Sras n'avait pas donné un brutal coup d'arrêt à l'activité. A elles seules, ces deux zones ont généré près de 80 % de la croissance mondiale des douze derniers mois. L'Europe n'a apporté qu'une modeste contribution : 7 % seulement !
Alimenté par ces deux moteurs, le commerce international repart de plus belle. A 9 000 milliards de dollars, il représente désormais le quart de la production mondiale. Depuis la chute du mur de Berlin, il a assuré à lui seul le tiers de l'expansion mondiale, soit deux fois plus que dans les années 70. Notamment grâce à la révolution des technologies de l'information, qui a permis aux multinationales américaines, européennes ou japonaises de délocaliser leurs usines et leurs services informatiques en Amérique latine, en Europe centrale et surtout en Asie, où la main-d'oeuvre qualifiée est disponible en abondance et à des coûts imbattables.
Jamais, pourtant, ce nouvel ordre mondial n'a paru autant fragilisé par la menace terroriste qui perdure malgré l'arrestation de Saddam Hussein. Cette menace va prélever sa dîme « stagflationniste » sur l'économie mondiale en freinant la circulation des hommes et des marchandises, et en maintenant sous pression les prix du pétrole. Ce risque se développe au moment même où les déséquilibres financiers atteignent une ampleur sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale. Le plus dangereux est l'abyssal déficit commercial américain, qui menace le dollar, risque de déclencher une guerre monétaire, et et relancer le protectionnisme, pas seulement aux Etats-Unis. Au-delà des gesticulations de George W. Bush, c'est l'ensemble des pays riches qui voient partir leurs usines et leurs emplois à une échelle jamais vue.
1. Le spectre de la contagion terroriste
Depuis le 11 septembre 2001, le terrorisme est devenu une donnée structurelle dans la vie de la mondialisation. L'arrestation de Saddam Hussein ne changera rien à l'activisme des cellules terroristes des émules d'Al-Qaida. Le bilan de ces deux dernières années est terrible : après l'Indonésie, la Tunisie et l'Arabie saoudite, c'est à la Turquie que les islamistes se sont attaqués par deux fois en quinze jours, en novembre. Et les services secrets occidentaux redoutent désormais des actions spectaculaires aux Etats-Unis et chez leurs alliés.
Ce climat d'insécurité a un coût : le transport des marchandises par bateau ou par avion est ralenti par les mesures de contrôle ; les primes d'assurance s'envolent ; les voyages d'affaires sont réduits au minimum, les touristes évitent les longs trajets aériens et les destinations sensibles comme le Moyen-Orient ou certains pays d'Asie. Ainsi, le nombre de voyageurs internationaux n'a pas retrouvé les niveaux d'avant le 11 septembre 2001, alors qu'il augmentait sans cesse depuis 1945.
Autre effet amplificateur de la mondialisation : le comportement des grandes multinationales. « Une catastrophe qui affecte leur activité dans un pays les incite à la prudence dans le monde entier », estiment les experts de CDC Ixis. Qu'un drame survienne à Los Angeles, à Chicago ou à Tokyo, et il aura des répercussions dans l'Hexagone à travers les quinze sociétés françaises du CAC 40 qui réalisent plus de 20 % de leur chiffre d'affaires en Amérique du Nord, ou par le biais de celles dont plus de la moitié de l'activité se situe hors d'Europe, comme Accor, Aventis, EADS, Lafarge, Michelin, L'Oréal ou Thales.
La peur des attentats pourrait aussi raboter le pouvoir d'achat des consommateurs occidentaux. Les prix du pétrole ont peu de chance de chuter durablement au-dessous de 30 dollars le baril. La fin de la cavale de Saddam Hussein ne provoquera qu'un repli temporaire des cours. L'Opep, qui poursuit une stratégie de prix élevés, n'ouvrira pas les vannes, voire les resserera si la production irakienne revient plus vite que prévu sur le marché.

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