Enquête exclusive

Stop à la violence au travail!

 
©Jérôme Chatin
34 % des salariés se disent stressés par leur job, selon le ministère du Travail.

Harcèlement, stress, dépression... Enquête sur les mécanismes de la souffrance dans le monde de l'entreprise, et sur les moyens de les enrayer.

Pour mettre fin à ses jours, Philippe (le prénom a été changé, ndlr) est discrètement descendu à la cave, puis il a avalé des médicaments. Informaticien dans une société implantée à la Défense, très impliqué dans son travail, il avait assisté, impuissant, à la dégradation de son univers professionnel. Objectifs de performances toujours plus exigeants, rétrogradation dans l'organigramme après la création d'un nouvel échelon hiérarchique, charge de travail en hausse, augmentation promise puis soudainement annulée, entretiens d'évaluation au lance-flammes...

Le calvaire de Philippe, c'est Jean-Louis Osvath qui le raconte. Cet inspecteur du travail va rédiger un procès-verbal contre l'entreprise pour « homicide involontaire » et « absence d'évaluation des risques ». « La société ne faisait aucune prévention en matière de santé mentale, malgré un précédent suicide », note-t-il. Un cas isolé ? Nullement au vu des dossiers empilés sur son bureau de Nanterre : un salarié de la finance mort en se jetant sous un RER, un ingénieur en informatique pendu, une employée rattrapée de justesse alors qu'elle voulait se défenestrer, un cadre victime de deux attaques cardiaques à cause de son travail. Sans oublier des affaires de harcèlement moral et sexuel. Et ce n'est pas tout : dans le seul département des Hauts-de-Seine, six collègues de Jean-Louis Osvath planchent sur des suicides, qui s'ajoutent aux morts très médiatisées chez Renault, Peugeot ou EDF.

Testez-vous

 
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N'aurait-on donc rien appris ? Voilà déjà vingt ans, le psychiatre Christophe Dejours tirait la sonnette d'alarme à propos de la violence du monde du travail. Plus récemment, le livre de Marie-France Hirigoyen Le Harcèlement moral (Syros, 1998) suscitait un vaste débat avant qu'on ne légifère sur le sujet. Pourtant, la situation reste catastrophique. Les consultations « souffrance et travail », qui ont ouvert un peu partout, affichent complet. Et les experts (consultants, psys...) de rapporter des témoignages affolants. Ici, c'est un salarié qui plante un tournevis dans le ventre de son chef. Là, un autre fracasse le bureau de son patron à coups de barre de fer. Ailleurs encore, un manager découvre sa veste lacérée sur le portemanteau...

Les rares chiffres disponibles sont éloquents. Sur un an, d'après l'Institut de veille sanitaire, 16 % des salariés ont été victimes d'au moins un épisode de violence à leur travail. Selon le ministère du Travail, 34 % se disent stressés par leur job. Des souffrances souvent lourdes de conséquences : les scientifiques ont montré leur rôle dans l'apparition de dépressions, de troubles musculo-squelettiques et de maladies cardio-vasculaires. Selon l'Institut national de recherche et de sécurité (INRS), le coût pour la société serait au minimum de 830 millions à 1,6 milliard d'euros par an. Et l'Organisation mondiale de la santé affirme que 50 à 60 % des jours de travail perdus en Europe résulteraient du stress. Les spécialistes sont unanimes : il est temps de dire stop. C'est pourquoi L'Expansion a décidé, en concertation avec les plus éminents psychiatres, psychologues, sociologues et économistes, de lancer un manifeste (lire page 46) afin que politiques et chefs d'entreprise se saisissent réellement de ce dossier, coûteux pour tout le monde.

Certes, le gouvernement, ces derniers mois, n'est pas resté inactif. Le ministre du Travail, Xavier Bertrand, a organisé deux conférences sur les conditions de travail. Elles ont fait une large part aux risques « psychosociaux », qui regroupent stress, violences, harcèlement et addictions (lire page 50). Mais avec quels résultats ? La promesse de publier un nouvel indicateur sur le stress, l'annonce de l'ouverture d'un site Web sur le sujet, ou encore la transcription de l'accord européen du 8 octobre 2004 sur le stress au travail. « On en reste au niveau de la prise de conscience, résume Bernard Salengro, le Monsieur Stress de la CFE-CGC. Ainsi, cet accord, qui veut s'attaquer aux causes du stress, ne prévoit aucune sanction en cas de non-respect des engagements. » Comment inciter les entreprises à mettre en œuvre de véritables mesures de prévention ? La question reste, pour le moment, toujours sans réponse.

J'ai traîné ma misère dans les couloirs. C'était une vraie mise à mort professionnelle

Un ingénieur placardisé pendant sept ans.

Il est vrai que les trois piliers indispensables à une politique incitative efficace sont bien fragiles. Pilier n° 1 : l'Inspection du travail. Débordés, ses agents se concentrent sur la répression. Pilier n° 2 : les médecins du travail. Salariés des entreprises où ils officient, ils n'ont qu'un rôle de conseil. « Sur le papier, ils sont protégés, mais, en réalité, ceux qui alertent sur les souffrances des salariés sont parfois poussés à changer d'entreprise », explique un médecin-inspecteur du travail. « Une réforme est bien en cours, mais elle élude la question du lien avec l'employeur », regrette Dominique Huez, auteur de Souffrir au travail (Privé, 2008). Enfin, pilier n° 3 : le système de financement de la branche accidents du travail-maladies professionnelles de la Sécu. Il devrait inciter les patrons à prendre soin de leurs salariés, car, en théorie, les cotisations varient selon le nombre de maladies professionnelles qui leur sont imputables. Sauf que les pathologies liées au stress ne figurent pas sur la liste des maladies indemnisables. Un recours existe, mais c'est un vrai parcours du combattant (lire page 40). Et la révision de ces listes étant du ressort des partenaires sociaux, le stress n'est pas près d'y apparaître, vu les réticences du Medef.

 
 
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Commentaires - (5)
ThierryGERBER 15/10/2008 Recommander 3

Si vous vous reportez à ce que j'ai écrit en commentaire à l'article "Stop à la violence au travail", vous verrez que tout s'articule. Voici encore quelques éléments d'éclaircissements. Donc vous ballader les représentants du personnel, au plan national, ensuite localement, les Présidents de CHSCT disent aux syndicalistes, attendez il y a un groupe qui travaille au national, attendons les résultats de ces travaux. Mai 2007, une synthèse demandée par la direction, juillet 2007 c'est fait, puis la CGT demande que les Directions prennent position. Silence radio. Puis rien, vous filialisez et restructurez les CHSCT. Vous supprimez le CNHSCT (fin janvier 2008). Vous dites que le Plan Santé-Sécurité, rempli de belles phrases mais qui ne sert qu'à la vitrine et à planter l'échelon inférieur, doit être co-construit (c'est à la mode) avec les nouvelles unités filialisées... Vous dites qu'après tout ce serait tout aussi bien que les expertises demandées avant par les CHSCT et le CNHSCT (mais payées par les directions) soient demandées et financées sur les fonds propres des comités d'entreprise et des comités d'établissement... Evidemment pendant que vous restructurez les CHSCT ils ne peuvent pas commanditer des expertises. Voilà comment en déconstruisant, ils ont co-construit du désordre tout azimut. Ensuite, vous invitez les partenaires sociaux à remplacer un CNHSCT qui a fait ses preuves par un machin bidon (un comité santé sécurité, une instance de dialogue social sur la santé-sécurité,...). Certains pensent que c'est mieux que rien, que sinon nous n'aurons aucune information. Il ne faut jamais être dépendant des directions, les informations elles sont sur le terrain, il est nécessaire d'aller au-devant des salariés pour savoir, entendre, voir, se faire connaître, etc. Réalisons les enquêtes par nous-mêmes, nous en avons les moyens physiques et intellectuels si nous en avons la volonté !

ThierryGERBER 15/10/2008 Recommander 2

Bonjour. J'ai écrit aussi des commentaires à partir d'autres articles. Merci de s'y reporter. Ici, je voudrais témoigner que nous avons montré que la Direction de EDF et de Gaz de France ont accumulé ces dernières années un retard considérable en matière de prévention et prise en compte des agressions des agents du service public de l'énergie. Nous avons obligé la direction, qui au départ était très frileuse, à travailler avec les représentants du personnel (CGT CFDT, FO et CGC) dans le cadre d'un groupe de travail du CNHSCT (comité national d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail) sur les agressions. Elle a fait traîné nos travaux pendant un an (avril 2006 et mai 2007). Un travail très intéressant a été produit, selon les propres dires des experts mandatés par les directions. Mais, il n'y a eu aucune conséquence positive pour les agents : ils n'ont pas diffuser nos travaux dans les unités locales, aucune prise de position nationale pour inviter les managers locaux à mieux prévenir, ils nous ont balladé pendant un an, ensuite ils ont filiasé EDF GDF Distribution avec ERDF et GRDF (juridiquement autonomes), puis ce fut le tour de la Direction du Commerce d'EDF. Le plus dramatique, c'est qu'ils ont négocié des accords avec les partenaires sociaux sans leur communiquer les travaux du groupe de travail du CNHSCT ! Résultat : on ne retrouve avec des unités filialisées où les dispositions en matière de prévention et prise en compte des agressions sont d'un niveau inférieur à ce qui existait avant les filialisations. Et ce qui existait avant était déjà très en retard avec ce qui se faisait dans d'autres entreprises dont les salariés sont exposés aux mêmes risques ! Dramatique !!!

gerard 2/10/2008 Recommander 2

Victime de ce type de situation, cadre dans une compagnie d'assurance française (AGF) à Reims, tout est fait pour vous discréditer, vous mettre à l'écart, apporter des "témoignages" post évènement, jamais évoqués, mais ils apparaissent parce que vous avez dit STOP ! pas une sanction ou d'entretien de recadrage, tout est fait sournoisement, et puis un jour, vous craquez, intérêt prioritaire de l'entreprise, le CA, donc on vous accuse de tous les maux.

Chiara 25/9/2008 Recommander 1

La réforme en cours élude peut-être la relation avec l’employeur mais elle prévoit encore d’espacer les visites médicales de santé au travail pour les salariés. Depuis 2004, la plupart des salariés bénéficient seulement d’une visite médicale tous les 2 ans, il est maintenant question de visite médicale tous les 5 ans. Le nombre de médecins du travail est en chute libre, au fil des années le nombre de place à l’internat pour les médecins du travail n’a fait que diminuer. D’autre part, seulement 10% des salariés sont suivis par des services d’entreprise, alors que 90% des salariés du privé sont suivis par des services interentreprises, le médecin est alors salarié du service interentreprise, pas directement de l’entreprise. De plus en plus de cas de harcèlement sont pris en charge au titre des accidents du travail. Une personne qui s’estime harcelée peut faire une déclaration au titre des accidents du travail, le traumatisme psychique est admis dans le privé pour les accidents du travail, il ne l’est pas encore dans la fonction publique. Il n’existe pas de tableau de maladie professionnelle pour les pathologies liées à la souffrance au travail, néanmoins il est possible de faire une déclaration de maladie hors tableau, c’est le CRRMP, comité régional de reconnaissance des maladies professionnelles qui décide. 30% des dossiers des CRRMP concerneraient des demandes de reconnaissance au titre des maladies professionnelles de pathologies liées au stress au travail.

Salarié-ré 25/9/2008 Recommander 2

Je suis cadre, gérant une 10aine de collaborateurs. Dans le groupe dans lequel je travaillais jusqu'à il y a peu, le harcèlement par un membre éminent du top management ne fait aucun doute aux yeux des syndicats et des employés, tout cela restant en dehors des normes très juridiques de la preuve à apporter. En outre, peu ou aucun espoir de récupérer des témoignages dans un univers régi par la peur de la perte d'emploi...et d'être le suivant. "Impossible de travailler sur une chaise électrique" disait une collègue. Moi J'essayais de 'rigoler' encore, rire c'est aussi exprimer la peur. Quand "l'individu" se pointait dans le couloir à notre étage, je disais que j'allais me défenestrer avant qu'il n'arrive à mon bureau. Car oui j'étais bien choisi pour servir de nettoie-pied. Avec ce genre d'expérience, je suis heureux d'avoir été quitté finalement. Mais je trainerai une peur emblématique avec moi, jusqu'à croire que je ne suis pas ou plus fait pour mon métier, et d'en pâtir encore des années ou à vie. Sérieusement, je serais pour un suivi des pathologies exprimées par certains top manageurs, épris de leur ego, de leur pouvoirs, de leur problème manifeste à gérer, et donc fabriquer des boucs émissaires à la chaîne. Ce serait une bonne visite médicale à leur faire faire, tellement judicieuse car elle servirait à la santé de toutes et tous les collaborateurs. A méditer Bonne journée

 
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