
Pour Patrick Légeron, psychiatre et directeur du cabinet Stimulus, le milieu professionnel dénie le droit à la colère alors qu'il est possible de gérer cette émotion fondamentale, au plus grand bénéfice de l'individu et de la collectivité.
Inexplicablement, Christian a un jour "pété les plombs" : en pleine réunion stratégique, ce quadra affable d’une grande banque parisienne n’a pas supporté la remarque désobligeante d’un membre du comité de direction au point de se lever brusquement et de fracasser contre le mur un énorme vase en cristal… Aurélie, elle, officie en toute discrétion. C’est plus sournois.
Cette brillante avocate, qui a intégré récemment un cabinet peuplé de collaborateurs masculins, ne supportent pas que ces derniers lui demandent systématiquement de préparer le café. Bien qu’il n’y ait ni condescendance, ni ironie de leur part. En même temps, elle ne souhaite pas aborder frontalement le sujet car elle craint de saper l’ambiance, qu’elle juge par ailleurs excellente. Aussi a-t-elle résolu le problème une fois pour toutes : « En leur tendant leur tasse, je m’arrange toujours pour que le café déborde nettement dans la soucoupe ! »
La colère, qui est une de nos six émotions fondamentales, est indispensable à notre évolution. Tout comme les autres, du reste (peur, joie, tristesse, surprise, dégoût). Il faut même y voir là un des raffinements de l’évolution du vivant. Seulement, la colère est une émotion singulière. Car c’est la plus négative du lot ; la seule exclusivement tournée vers la confrontation avec autrui. Du coup, le monde de l’entreprise est très mal à l’aise avec cette émotion : la colère y est la moins acceptable de toutes. Dans la plupart des milieux professionnels, elle est même taboue, déniée. Si bien que l’individu se retrouve écartelé : d’un côté, il a besoin d’exprimer sa colère et en même temps cette nécessité lui est refusée socialement. Dès lors, comment sortir par le haut de cette impasse ?
Le grand problème de la colère tient au décalage entre une perception légitime (les causes de l’émotion en elle-même) et une expression éprouvante pour soi et pour les autres (les symptômes, les actes de fureur…). Il convient donc de la "gérer" au mieux. Ce qui veut dire d’abord s’attaquer à son mécanisme fondateur : les frustrations. Car dans toute analyse comportementale, on retrouve un schéma de type « SER » : Stimulus, Emotion, Réaction.
La colère n’est jamais que la conséquence directe d’une accumulation de frustrations ou la manifestation d’une frustration plus importante que les autres. Au bureau, ce pourra être une attente non réalisée, une injustice salariale, un manque de respect. Bref, autant d’atteintes à l’estime de soi.
De là, quatre possibilités : un, la personne explose. A l’intérieur, elle croit se soulagée ; à l’extérieur, les dégâts sont considérables. De telles fureurs éruptives sont toutefois tolérées dans certains milieux très machistes. Deux, la personne se contient. Ce sont les colères "rentrées". C’est un soulagement pour son environnement mais un désastre à titre individuel. Ces désordres intérieurs augmentent de 3 à 4 fois les risques d’infarctus du myocarde. Trois, les colères détournées. On se défoule ailleurs, à un autre moment. Le cas type étant le sabotage. Enfin, quatre, la colère "exprimée". La plus saine parce que la plus équilibrée : la personne offensée traduit son mal-être mais en gommant l’agressivité.

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