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"L'acte d'achat est une forme de thérapie"

Propos recueillis par Danièle Oliveau -  06/10/2006 17:22:00  - L'Expansion.com 
 
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Pour le sociologue Gilles Lipovetsky, la frénésie d'achat des ménages a des motivations sociales plus qu'économiques. Il constate l'avènement d'une société d'hyperconsommation, dans laquelle les aspirations au bien-être compensent les incertitudes de l'avenir. D'où sa résistance aux mauvaises nouvelles sur l'emploi et les salaires. Interview.

Gilles Lipovetsky, sociologue, est l'auteur du Bonheur paradoxal, essai sur la société d'hyperconsommation (Gallimard, 2006) et  La société de déception (Textuel, 2006).

Comment expliquez-vous que la consommation des Français progresse bien plus vite que leur pouvoir d'achat ?

Il y a effectivement un paradoxe. Les inquiétudes relatives à l'avenir sont fortes et pourtant les ménages dépensent comme des cigales, en recourant même massivement à l'endettement. En fait, la dynamique de la consommation est désormais de plus en plus déconnectée de la sphère économique. Plus encore, les aspirations au bien-être compensent les incertitudes de l'avenir. Nous avons définitivement tourné le dos à la société de tradition. Le mieux vivre est devenu une passion de masse, le but suprême des sociétés démocratiques. Nous sommes entrés dans une nouvelle phase du capitalisme : la société d'hyperconsommation. Et cette spirale est également le moyen de compenser une autre forme d'inquiétude : la solitude sociale. En ce sens, l'acte d'achat est une forme de thérapie. 

L'abondance de l'offre et la multiplication des innovations ne sont-elles pas aussi une puissante incitation à la dépense ?

Bien sûr. Dans cette société consumériste, les Français ont une vraie passion pour la nouveauté. L'hyper-consommateur est sans cesse à la recherche de sensations nouvelles pour se sentir vivre. Et, à chaque fois, il éprouve une émotion nouvelle. Résultat : nous sommes passés en quatre décennies d'une société de consommation de masse à une société de l'innovation. Et ce besoin de renouvellement est sans cesse satisfait par la sphère économique. Exemple : il y a vingt ans, les marques de luxe sortaient un parfum tous les sept ans en moyenne. Aujourd'hui, c'est tous les ans qu'un nouveau produit voit le jour. Mais, attention, la puissance du marketing n'est pas totale et en dépit de cette offre abondante, le consommateur sait garder le pouvoir. Il est capable de comparer et de se repérer parfaitement dans l'univers marchand. Il est de plus en plus informé et donc de plus en plus exigent alors que les produits montent en gamme. Autre preuve que l'aliénation n'est pas totale : les Français ne sont pas si endettés.            

Peut-on dire dans ce contexte que la consommation est plus résistante qu'avant à des mauvaises nouvelles sur l'emploi ou les salaires ?

C'est vrai. Les gens se plaignent des embouteillages, des plages surpeuplées, des sites défigurés, du bruit des voisins, des politiques. Autrement dit ce n'est pas tant le confort privé qui nourrit les déceptions que l'inconfort public. Aujourd'hui, c'est l'envie suscitée par les biens non marchands - l'amour, la beauté, le prestige et la réussite - qui prend la relève. Les aspirations politiques, religieuses provoquent plus de déceptions que les biens durables. Dans les sociétés traditionnelles, le système culturel était profondément incorporé dans une vie quotidienne très souvent difficile. Aujourd'hui, c'est l'inverse : les satisfactions matérielles sont grandes tandis que les insatisfactions culturelles et politiques prolifèrent.  

L'envie "de se faire plaisir à soi " est-elle un phénomène durable ?

C'est probable. Si elle asservit les individus, les fragilise, crée de l'addiction, la société de consommation offre aussi des satisfactions. Tout d'abord, une sensibilité plus grande à l'esthétique de soi et de son intérieur. On n'achète plus la dernière voiture pour épater son voisin mais pour se faire plaisir. Et le fameux slogan  "parce que je le vaux bien" n'est pas près de perdre de son actualité. Résultat : les barrières sociales sont tombées. Autrefois, les ouvriers mangeaient, achetaient, vivaient comme des ouvriers. Aujourd'hui ce n'est plus le cas. En témoigne l'engouement pour les produits de luxe, quelle que soit la catégorie sociale. L'hyperconsommateur a donc acquis une liberté qui n'existait pas avant. Si notre société est une fabrique d'insécurité et de fragilité, elle offre aussi une multitude de points d'appui pour combattre plus vite les malheurs qui nous affectent. Si les insatisfactions sont nombreuses, les occasions de nous en délivrer le sont également. Et, au final, rien ne réduira la passion consumériste si ce n'est la concurrence d'autres passions.

 
Commentaires - (9)
la bö brummell 9/10/2006 Recommander 0

enfin une personne qui explique ça ! Car quand j'entends les journalistes tout guilleret nous annoncer que les français ont encore consommé +comme si c'était à tout prix positif, c'est dommage qu'avec BAC +5 on ne leurs ai pas appris à faire un peu d'investigation en se posant la question : pourquoi ? On peut surconsommer par désespoir ... C'est juste du bon sens

Daniel 9/10/2006 Recommander 0

"Le mieux vivre est devenu une passion de masse", "l'acte d'achat est une forme de thérapie". Mieux vivre se résume donc à accumuler des biens et services pour oublier que l'on va mourir. Beau programme existentiel !

Sanderson 8/10/2006 Recommander 0

Les gens dépensent leur argent car plus ils en économisent, plus l'Etat (CSG, RDS) et les banques (commissions) leur en prend. Les taux de rémunération de l'argent sont inférieurs à l'inflation réelle (~4%/an)(l'indice des prix est pondéré de façon à ne pas dépasser 2%), donc il vaut mieux être débiteur.

Jacques 8/10/2006 Recommander 0

nous sommes denenus une société de "zapping", une société dans laquelle règne une insatisfaction générale d'ou cette foire d'empoigne dans la consommation. C'est une fuite en avant vers de nouvelles insatisfactions et ainsi de suite.. Les publicitaires et autres marketteurs s'en frottent les mains.

Eric 7/10/2006 Recommander 0

Oui l'acte d'achat est notre thérapie. Pourquoi changeons nous nos téléviseurs à tube contre un écran plat (la moitié des ventes en 2006)? L'image n'est pas forcément meilleure, mais l'objet est plus beau. Les objets sont de plus en plus beaux. Les marques ne nous vendent plus des outils pour leurs fonctions mais des objets qui flattent nos sens. Mais le problème n'est de pas de consommer, encore que tout le monde ne soit pas logé à la même enseigne (les écarts se creusent entre trés riches et très pauvres). La question est : combien de temps encore allons nous vivre cet âge d'or de l'humanité. L'âge du pétrole va se terminer dans des guerres sanglantes. Nous n'en sommes qu'au début. L'hyperconsommation mène a une impasse, nous le savons, mais sommes nous vraiment prêts à changer nos modes de vies...

Eliane 7/10/2006 Recommander 0

Ne sommes-nous pas en train d'assister depuis 20 ans à une perte des vraies valeurs morales et spirituelles (qui ne veut pas dire qu'on est religieux)des valeurs qui sont des fondations pour grandir. Tout fonctionne aujourd'hui en terme de "ressenti", et "d'émotions" comme si notre petit cerveau n'était plus capable de gérer nos instincts et nos passions. Le retour du balancier se fera bien un de ces quatre... et là gare au dégât !

reuflet 6/10/2006 Recommander 0

une vision de la société française faite par le petit bout de la lorgnette et bien parisienne qui agite les méninges du microcosme, des penseurs et experts. Et après?.

lilian 6/10/2006 Recommander 0

ça fait des années qu'on nous parle de ce nouveau consommateur avide de luxe, mais qui va volontiers chez le hard discount. Si ça peu faire vendre du papier...

Cahen 6/10/2006 Recommander 0

Gilles Lipovetsky traite de l'hyperconsommation depuis des années. Il en fait son miel et son fond de commerce. Et la réponse à la première question en est sa propre thérapie de dénonciation de l'hyperconsommation qu'il dénonce comme un slogan. Mais dès la seconde question (L'abondance de l'offre et la multiplication des innovations ne sont-elles pas aussi une puissante incitation à la dépense ?) il change totalement de ton et aborde le vrai sujet : les entreprises produisent et innovent, le consommateur achète ce qu'il veut et ce qu'il lui plait et garde le pouvoir. On est loin de l'hyperconsommateur ! A la fin de l'interview, il aborde le sujet qu'il devrait traiter en disant "les barrières sociales sont tombées. Autrefois, les ouvriers mangeaient, achetaient, vivaient comme des ouvriers. Aujourd'hui ce n'est plus le cas." Donc abandonnons notre culture marxiste de l'étude (Karl Marx est le champion de la lutte sociale !) et allons vers une culture maxiste, Max Weber pensait que la culture des individus, leur religion, leur éducation était plus forte. C'est ce à quoi Lipowetski aboutit. C'est un excellent sujet de réflexion.

 
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