Alain Juillet, le haut responsable chargé de l'intelligence économique, dévoile en exclusivité pour LExpansion.com les actions envisagées pour éviter le pillage des technologies françaises et aider celles-ci à conquérir des marchés.
Petit à petit, la France commence à combler son retard en matière d’intelligence économique. Cette année a été celle de la mise en place des structures, la prochaine sera celle des premières actions concrètes. Trois priorités pour 2005 seront définies lors de la réunion du comité directeur de l’intelligence économique, qui doit se tenir en fin d’année, avec la participation des directeurs de cabinet de tous les ministères concernés. Alain Juillet, le haut responsable chargé de l’intelligence économique, nommé en décembre dernier par Jacques Chirac, les détaille en avant-première pour LExpansion.com.
Première d’entre elles, même si elle a pris du retard et devrait voir le jour avant juin prochain: la mise sur pied d’un « In-Q-Tel à la française ». Prenant exemple sur ce fonds d’investissement américain, financé à 100% par la CIA, la France envisage elle aussi de développer une structure capable d’apporter un soutien aux start-up qui opèrent dans les secteurs stratégiques, comme la pharmacie, l’aéronautique, les NTIC, la cryptologie ou encore la sécurité. Une sorte d’héritier de La Financière de Brienne. En raison des normes européennes sur la concurrence, qui assimileraient un tel fonds à des subventions déguisées, le gouvernement est toutefois contraint de « trouver un montage adapté à nos réglementations », selon Alain Juillet. Le système présélectionné devrait associer la Caisse des dépôts et consignations à des entreprises privées.
Autre chantier en cours, celui d’un droit du secret des affaires. Bernard Carayon, le député UMP qui, il y a un peu plus d’un an, rédigea le rapport qui sous-tend aujourd’hui la politique gouvernementale en matière d’intelligence économique, a déposé une proposition de loi en ce sens. Elle pourrait elle aussi être examinée à l’Assemblée durant le premier semestre 2005. S’inspirant du Cohen Act voté aux Etats-Unis en 1996, elle prévoit notamment une peine d’emprisonnement et une forte amende pour les personnes qui diffusent à l’extérieur « une information à caractère économique protégée ». Pour Alain Juillet, « il ne s’agit pas de sortir du libéralisme, ceci vise à éviter de laisser filtrer plus d’informations que les autres pays ne le font ».
Dans le même domaine juridique, Bernard Carayon se fait également l’avocat d’une loi qui verrouille le capital des entreprises des secteurs sensibles. Ceci pour éviter un nouveau Gemplus. Cette entreprise basée près de Marseille, leader mondial des cartes à puces, est passée en 2000 sous le contrôle de TPG, un fonds d’investissement américain, qui a peu à peu imposé ses hommes et sa stratégie. Dans son rapport, Bernard Carayon laisse fortement entendre que TPG agissait pour le compte du gouvernement américain, intéressé par l’acquisition d’une technologie dans laquelle les Etats-Unis avaient pris du retard. Le fonds texan nie cette supposition, assurant qu’il a été attiré par le seul potentiel de développement de l’entreprise.
Enfin, le gouvernement entend mettre en place, l’année prochaine, ce qu’il appelle « l’intelligence territoriale ». Piloté par le ministère de l’intérieur, en étroite liaison avec les autres ministères concernés, le projet consiste à généraliser les expérimentations faites cette année dans neuf régions françaises et qui visent, dans chacune d’entre elles, à coordonner les actions de l’Etat, des collectivités locales et des acteurs privés. Partant du constat que, comme le dit Alain Juillet, « seules les grandes entreprises ont la capacité de développer leurs propres services d’intelligence économique », il s’agit de « mettre en place, au niveau régional, un système permettant aux PME de pouvoir, elles aussi, accéder à l’information stratégique ».
Ces dernières en effet manquent souvent de moyens, maîtrisent mal les aides pour conquérir des marchés, ont des difficultés à trouver des financements et à bénéficier de réseaux qui pourraient leur faciliter la tâche. Dans chaque région, un comité de pilotage, présidé par le préfet et incluant les collectivités locales, les différentes administrations et des représentants du monde de l’entreprise, devra décliner la stratégie définie au niveau national. Comme l’explique Alain Juillet, « elle s’appuiera sur un système de veille et d’alerte, l’appui à des pôles de compétitivité composés de groupes de PME spécialisées, la formation et l’utilisation de portails permettant l’accès à des banques de données ».

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